« Discret mais têtu » par Armelle Canitrot, revue « Pour voir »

« Pour Dominique Delpoux, l’univers du travail est un terrain d’exploration privilégié lui permettant de mener ses expériences sur le portrait, commencées en 1993 avec sa série sur les couples de mineurs de Carmaux.

Lorsqu’en 1997 il honore une commande en proposant de photographier les ouvriers du chantier du théâtre national de Toulouse, une première fois le matin, puis une deuxième à la fin de leur journée de travail, il pose alors la question de l’influence du temps sur le portrait. Lorsqu’en 1998 il récidive et demande aux employés du textile de Castres, de poser d’abord à leur poste de travail, puis ailleurs, dans le lieu, l’attitude et la tenue de leur choix, c’est cette fois l’influence de l’environnement qu’il interroge. Dans un cas comme dans l’autre, les décalages perceptibles dans ses photographies (parfois à peine, parfois avec une évidence stupéfiante) nous confrontent à notre propre dualité, voire notre duplicité.

Il lui aurait été facile, pour vérifier ses intuitions, d’utiliser les ficelles du métier et de scruter par exemple les visages en gros plan pour y déceler des traces de fatigue. Au contraire, c’est sans tricher, à la fois sans démagogie et sans cruauté, qu’il installe dans ces portraits une certaine distance, psychologique tout autant que physique, qui distingue clairement les places respectives du photographiant et du photographié. Avec un dispositif simple, frontal, il laisse chaque fois la personne se présenter comme elle l’entend devant l’objectif, être en quelque sorte l’acteur de sa propre représentation. Mieux, dans sa série sur les employés du textile – où hors du contexte du travail, l’une choisit d’apparaître en femme fatale, un autre en cycliste branché décoloré à blanc, tandis que telle autre semble avoir rajeuni de dix ans – il semble bien utiliser la photographie pour permettre à celui qui lui fait face de se révéler. Il en résulte des portraits aux antipodes de la caricature, à la fois directs et pudiques, des images douces, mais jamais lisses.

Ces deux séries s’inscrivent dans une pratique expérimentale du portrait, par laquelle chaque nouveau travail suscite, par ricochet, une nouvelle interrogation, vite réinvestie dans une nouvelle recherche. La question de la représentation provoquant celle de l’identité, puis de la ressemblance, du mimétisme, du double, de la dualité, enfin de la duplicité. Troublé de constater que les couples de mineurs de Carmaux qu’il photographie chez eux en 1993, finissent par se ressembler à force de vivre ensemble, il décide de s’intéresser aux jumeaux. Ses photos révèlent cette fois que les jumeaux ne vivant pas ensemble finissent par se distinguer tout en prenant néanmoins, et sans le savoir, la même attitude devant l’appareil. Ce travail sur le double, le conduit alors à s’interroger sur la dualité présente en chaque personne, jouant sur le décalage dans le temps, puis dans l’espace. Dans le premier cas, c’est l’usure d’un corps, les tâches d’un vêtement ou simplement une différence de lumière qui permet de mesurer le temps entre deux images. Dans le second, c’est la transformation même des personnes, jusqu’à en devenir méconnaissables, que souligne la photographie.

Formellement,ses différentes séries ne sont pas sans rappeler les inventaires d’August Sander dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, ou ceux de ses héritiers Bernd et Hilla Becher. Des influences que ne renie pas Dominique Delpoux, qui cite aussi volontiers Walker Evans, dont il apprécie particulièrement “la mise à distance non partisane des prises de vue”, et Diane Arbus avec laquelle il partage “l’intérêt porté aux hommes, plutôt qu’aux faits”. Et s’il aime citer par ailleurs William Klein, c’est parce-que ce sont ses travaux qui, les premiers, lui ont permis de prendre conscience que la présence d’un appareil photo conditionne le comportement des personnes. Une leçon déterminante, on le voit, dans le dispositif choisi par ce photographe discret, mais têtu, qui explore le champ social à sa manière, sans militantisme et sans aucune prétention sociologique, ni ethnologique. Déliés de toute volonté de prouver ou de démontrer quoi que ce soit, ses portraits ne formulent pas de théories, mais montrent l’individu tiraillé entre un rôle social et des aspirations profondes. Un individu jamais réductible à ce rôle public qui lui est assigné, mais toujours prédéterminé par lui, préformaté en tout cas par l’idée même qu’il se fait de sa propre représentation. La photographie est pour Dominique Delpoux une complice, un laboratoire, un terrain de jeu pour continuer à apprendre, un prétexte pour aller à la rencontre de l’autre et de lui-même. Le résultat de ses recherches sera ce que voudra bien en percevoir chacun, en fonction de sa propre grille de lecture. »