Un vétérinaire anglais dans les Pyrénées

« L’effet Papillon » par Mathilde Annaud

« Incarnation contemporaine de James Herriot*, le Dr. Graham Hart est né il y a bientôt cinquante ans à Cuckfield (Sussex), une campagne romantique du sud-est de l’Angleterre. L’ami des animaux au nom prédestiné – Hart signifie «cerf» en anglais – n’a pas choisi d’être vétérinaire dans les Pyrénées par hasard. Cet amoureux de la nature cultive l’attrait des montagnes depuis son plus jeune âge, seuls refuges d’une planète dévastée par les «conséquences désastreuses de l’effet de serre».Parti à la découverte de l’Ariège il y a vingt ans, il y vit en famille depuis une décennie, toujours charmé par cette Terre du Courage où s’ébrouent en liberté ses lépidoptères favoris. « Au début, j’étais pas mal dépaysé, mais aujourd’hui je me sens chez moi. Aucun désir de repartir en Angleterre. Je suis au paradis, ici » sourit-il dans un français maîtrisé. La barrière de la langue a été franchie sans ambages par cet estranger à l’exotisme flegmatique bienvenu. L’english doctor a une autre particularité que son doux accent british : il est vétérinaire acupuncteur, comme le certifie l’un des diplômes des prestigieuses écoles londoniennes qui ornent les murs du cabinet d’Ax-Les-Thermes.

Modeste, il rend hommage à ses confrères français formés comme lui à l’homéopathie, la phytothérapie et autres courants bio en vogue. «La médecine chinoise coûte malheureusement trop chère, parce qu’elle implique plusieurs visites sur un moyen terme. Aujourd’hui, tout le monde veut régler son problème d’un coup de vaccin» explique le médecin, compréhensif. La condition de vétérinaire en montagne implique donc de jongler entre les deux cabinets qu’il partage avec son associé, de cumuler les visites et de s’adapter à une grande variété de patients. Cette année, il a soigné deux vautours fauves affamés, des isards et des chevreaux sauvages en collaboration avec l’Office de la Chasse. Et s’il n’a pas vu l’ours, il a constaté ses dégâts. En d’autres mots, le parcours bucolique du véto n’est pas de tout repos. La preuve à l’épreuve du chrono.

Rêve champêtre, réalité rurale 

Depuis neuf heures du matin, le Dr. Hart a assuré une quinzaine de consultations conjuguant conseils, soins, vente de croquettes, de vaccins et de vermifuges. De l’âne au lapin, sans oublier la pie « au bassin fracassé » dont il vient d’abréger les souffrances, tout le monde animal y est passé. Tandis qu’il s’octroie une pause sandwich dans sa salle d’attente, le praticien rappelle pourtant que les chiens et les chats constituent le gros de sa clientèle. « Sans les petits animaux domestiques, on ne pourrait pas vivre de ce métier, surtout en contexte rural. Les montées en estive ne sont pas rentables ; on fait ça une ou deux fois par an». Paradoxe consommé, le nombre de vétérinaires a doublé dans la région en dix ans, les néo-ruraux retraités étant nombreux à s’être installé avec leurs compagnons poilus. Les autochtones actifs ne sont pas logés à la même enseigne : les revenus des éleveurs ne permettent plus d’avoir recours au concours du vétérinaire. Graham avoue que « les chèvres et les vaches, c’est par plaisir…. Le tarif d’une césarienne sur une brebis revient plus cher que le prix de la bête ! Si l’agneau est vivant, j’interviens : le petit paye l’opération. Sinon, la mère y passe ». Le vétérinaire regrette l’époque où les soins préventifs avaient la part belle. «Quand j’ai commencé, il y a 23 ans, on s’occupait beaucoup du vêlage, de la qualité du laitage…. Aujourd’hui, on joue les vétos-pompiers, pour les seules urgences». En époussetant les miettes de son déjeuner, le professionnel n’a pas le temps de s’apitoyer : il doit attraper les
« petites loups » du parc animalier d’Orlu dans dix minutes.

Entre chiens et loups

Et c’est d’un pas décidé qu’il transporte une caisse de bois ajourée au beau milieu d’une forêt ombragée, traversée des cavalcades affolées de sept canidés adultes. Les animaux paniquent, pas l’homme qui vient les soigner. Les louveteaux disséminés sur plus de deux hectares sont rapidement dénichés. Agés de six semaines, les quatre boules de peluches dentées pèsent moins de cinq kilos réunis, mais ont déjà les dents longues. En un tour de main, le vétérinaire transforme la clairière en hôpital de fortune. Agenouillé à même le sol, il extirpe de leur abri les petits terrifiés qu’il est venu vacciner (d’une piqûre de CHPLR qui les immunise contre la maladie de Carré, l’hépatite contagieuse, les parovirus, la leptospirose et la rage). Muni d’une longue pince, Graham leur glisse un cachet de vermifuge au fond de la gorge. Reste à leur injecter le transpondeur électronique qui permet leur identification, interdisant les trafics illicites. Les lupus ont désormais des puces, loi contemporaine oblige. Dans la pénombre forestière, les loups continuent de danser autour du Kevin Costner des Pyrénées… embouts de seringue fichés dans la bouche mis à part, qui lui confèrent plutôt un faux air de Nosferatu.

Chirurgie sauce Gravy 

Quelques formalités administratives plus tard, le bon docteur est à nouveau sur la route d’Orgeix qu’il parcourt à toute allure au volant de sa petite voiture rouge déglinguée. Il s’arrête vérifier qu’un poulain arthritique suit son traitement, avant de réintégrer la minuscule salle de chirurgie du cabinet de Tarascon-sur-Ariège. Armé de son rasoir électrique, Graham dénude la toute petite queue de chiot dont il va sectionner la partie haute. «Les propriétaires la coupent pour la chasse. J’en ai deux à faire à la suite». Concentré, le vétérinaire opère, indifférent aux gémissements métissés des occupants des cages d’attente de la pièce voisine. Un grand braque plâtré espère le retour de son maître. Une petite chatte rousse vomit son calmant tandis qu’un merle moqueur échappé de sa cachette se donne en spectacle en piaillant. L’assistante lui fait réintégrer son nid de carton : « il est en pleine forme celui-là. Quel caractère !». Entre deux anesthésies, Graham prend le temps de rassurer une petite dame inquiète aux cheveux blancs. Elle ouvre un sac à dos dont Plume le furet sort sa tête dodelinante. Visiblement, son otite va mieux. Au suivant. La chatte rousse ronfle sur la table d’opération, ventre ouvert. Solidement amarrée par les pattes, elle n’aura bientôt plus d’ovaires. « Je fais la méthode anglaise, seulement un petit trou sur le flanc » dit Graham en rigolant au-dessus des boyaux béants. Son portable sonne, c’est sa fille de onze ans : « vous pouvez me tenir le téléphone, s’il-vous-plaît ? » demande-t-il gentiment, ses mains gantées ensanglantés.

Parcours du combattant

Une demi-heure plus tard, la chatte est recousue, vaccinée et tatouée. Les chiots cautérisés se réveillent douloureusement de leur amputation. Il est six heures du soir, la journée est loin d’être terminée. Le médecin a rendez-vous à Boussenac, à trente kilomètres de là. L’automobile rouge fonce à travers les lacets de la vallée de Massate. Arrivé au cœur d’un paysage à couper le souffle, Graham salue chaleureusement la propriétaire de la douzaine de chèvres à médailler. Un voisin vient donner un coup de main pour maintenir les caprins aux bonds fatals. Le docteur ponctue chaque piercing d’un « pardon, toi » à la bête apeurée. Dans la pénombre de la bergerie, le tango des hommes et des animaux évoque les toiles de Jérôme Bosch… L’heure de l’apéritif autorise le vétérinaire assermenté à se désaltérer tandis qu’il remplit les certificats sanitaires. Sur la route du retour, l’homme a l’œil bleu acier raconte la construction de sa maison écologique, fait allusion à ses activités associatives de naturaliste et parle de ses enfants avec tendresse. Il mentionne aussi David Attenbourough* dont il met tous les jours le message en pratique : la vie humaine n’a de sens que si elle demeure en relation avec celle des autres espèces. Il est 20h15 lorsqu’il se gare enfin. Graham Hart va pouvoir rentrer chez lui. « Je travaille soixante heures par semaine et le dimanche je suis souvent d’astreinte. J’adore mon métier, mais j’adore aussi ma famille … ». Son alliance brille dans le couchant, tandis que l’on se demande ce qui lui déplaît dans ce quotidien sans répit. Le toubib répond sans hésiter : «euthanasier les portées de chiots et de chatons. Faire un grand geste pour un vieil ami, ça ok ; mais je n’ai pas fait véto pour tuer les animaux». Yes, indeed. (ou élémentaire, mon cher Watson). »

Mathilde Annaud pour Pyrénées Magazine