« De la consistance du temps » Par Michel Dieuzaide

« Toujours les hommes se sont naturellement inscrits dans les cycles des saisons et des astres. Mais il en est un qu’ils ne pouvaient négliger c’est celui de l’alternance des jours et des nuits. Il s’impose à l’être humain, et reste au centre de l’organisation de la vie.

Sans doute, Dominique Delpoux était-il imprégné de cette évidence lorsqu’il proposa aux ouvriers du Théâtre de la Cité le jeu de la prise de vue du matin et du soir ?

De ce photographe discret nous connaissions le travail sur les mineurs de Carmaux et celui plus récent, sur les jumeaux, si souvent exposé. L’un comme l’autre mélangeait en de justes proportions, le regard du photographe et le respect pour le photographié.

Sans se départir de cette qualité rare, il ajoute cette fois à ce nouveau travail, une dimension que les philosophes reconnaissent tous comme fondamentale : celle du temps.

L’homme ne peut coïncider avec le temps : il est le temps.

L’usage, est la vertu propre au temps. Or ce temps d’usage est orienté vers la peine beaucoup plus que vers le plaisir. Le plaisir a un caractère instantané, alors que la peine et la douleur s’installent dans une zone beaucoup plus profonde. Pour les paysans et les ouvriers qui confrontent leurs efforts à la matière du monde, la peine est l’étoffe normale, commune, sur laquelle le plaisir peut dessiner ses arabesques.

Un des traits de la civilisation occidentale est d’avoir cherché dans le travail pénible la source de la dignité humaine. Or précisément l’intérêt des images que nous propose Dominique Delpoux, vient du fait qu’il s’est inscrit en photographe dans cette même recherche.

Je l’ai souvent entendu dire : “La photographie m’apprend”. Mais par ce travail, c’est lui qui nous apprend à voir la consistance du temps et le poids d’une journée d’efforts dans la dignité d’un homme : deux images pour dire l’attitude gaillarde du matin et la lutte contre l’affalement au soir.

Pour dire cette présence plus sensible de la barbe ou le rouge plus vif des yeux. Pour dire qu’ils n’ont pas tous la même sueur. Ou encore cette trace de sang sur un doigt meurtri qui n’existait pas dans l’image du matin…

Tout se passe comme au théâtre où le spectateur goûte la sensation de la souffrance sans être obligé de souffrir. Mais cette présence d’esprits et de corps ne donne pas non plus la réelle sensation de présence : c’est un peu comme un automatisme spirituel qu’on troublerait en fixant l’attention sur ces images afin de saisir que le vide intérieur consécutif aux efforts du jour n’a pas atteint le fond de l’être.

Entre ces deux images où se mélangent regard humain et regard psychologique, se développe un vide temporel livré à l’imaginaire du spectateur. Un vide qui donne mesure à ce travail.

Le problème du temps de l’homme et de son usage relève de cette métrique supérieure dont a parlé Platon et qui cherche à déterminer la structure de l’être. Le temps humain, pour le saisir dans sa vérité doit être détaché à la fois du temps réel et du temps vital. C’est peut-être ce que jadis on désignait du mot sagesse.

Lorsque dans le même moment l’être biologique et l’être social échappent à leur présence réelle,

c’est alors que le temps disparaît ou plutôt qu’il s’accomplit. »